
Nous disposons de pratiquement tous les outils nécessaires pour donner une solution à ce problème, à une exception près : il ne nous manque que la volonté politique indispensable pour changer réellement les choses. Dieu merci, dans une démocratie comme la nôtre, la volonté politique est une ressource renouvelable. payé au prix fort. À un certain moment, au cours de cette évolution, nous avons perdu le sentiment de notre lien avec le reste de la nature. Et nous sommes maintenant en droit de nous poser la question: sommes-nous si uniques et si puissants que nous puissions nous tenir pour séparés de notre terre?
Beaucoup d'entre nous agissent, et pensent, comme si la réponse était « oui ». Il n'est, de nos jours, que trop facile d'envisager la planète comme une collection de « ressources » dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas leur utilité momentanée. À cause, en partie du moins, de la révolution scientifique, nous compartimentons nos connaissances de la nature en segments de plus en plus petits, et nous considérons que les liens entre ceux-ci ne sont guère importants. Fascinés par les différentes composantes de la nature, nous oublions de regarder l'ensemble. Se placer dans une perspective écologique implique d'adopter une vision globale, d'essayer de comprendre comment ces différentes composantes interagissent les unes avec les autres selon des modalités qui tendent à l'équilibre et perdurent à travers les années. Mais cette perspective ne peut envisager la planète comme un objet séparé de la civilisation humaine : nous appartenons, nous aussi, à l'ensemble. L'observer, c'est aussi nous observer nous-mêmes. Et si nous ne voyons pas que la part d'humain qu'il y a dans la nature exerce une influence de plus en plus puissante sur elle, que nous constituons, bel et bien, une force naturelle, au même titre que les vents ou les marées, alors nous serons incapables de voir à quel point nous menaçons de pousser la planète au déséquilibre. Notre perspective est irresponsable d'une autre manière. Trop souvent, nous refusons de regarder au-delà de notre génération et de réfléchir aux effets de nos actions sur nos enfants et nos petits-enfants. J'ai la conviction que si tant de gens ont perdu foi en l'avenir, c'est parce que, dans beaucoup de domaines, nous agissons comme si notre avenir était désormais tellement incertain qu'ildevenait plus raisonnable de se concentrer exclusivement sur nos besoins actuels ou à court terme. La tendance croissante à minimiser l'importance des investissements à long terme est peut-être née lorsque l'on s'est rendu compte que les armes nucléaires avaient rendu envisageable la fin de la civilisation. Mais, quelle qu'en soit la genèse, notre volonté d'ignorer les conséquences de nos actions s'est combinée à notre idée que nous sommes distincts de la nature pour aboutir à une crise bien réelle de notre relation avec le monde qui nous entoure. Nous semblons avoir conscience du danger dans lequel nous nous trouvons. Nous paraissons partager une angoisse venue de la perte de nos rapports avec notre monde et avec l'avenir. Et, cependant, nous sommes paralysés, trop attachés à nos vieilles idées et à nos vieilles façons de penser pour entrevoir une solution à notre dilemme.
11 y a longtemps que je me débats avec ces problèmes. Mes premières leçons sur la protection de l'environnement m'ont été données à propos de l'érosion des sols dans les champs de notre ferme familiale. Je me souviens encore parfaitement à quel point il était vital de stopper net le moindre ravinement. Quand j'étais enfant, dans notre comté, les exemples ne manquaient pas de ce qui peut advenir quand le ravinement échappe à tout contrôle et creuse de profondes saignées dans les pâturages, emportant l'humus et chargeant de boue les rivières. Malheureusement, les choses ont peu changé. Aujourd'hui encore, c'est l'équivalent de près de 3, 5 hectares d'humus par heure que charrie le Mississippi en traversant la ville de Memphis. En fait, le fleuve emporte des millions de tonnes de terre arable des exploitations agricoles du centre de l'Amérique.
Je me suis souvent demandé pourquoi les familles qui vivaient dans ces fermes n'enseignaient pas à leurs garçons et à leurs filles comment empêcher le ravinement. Depuis, j'en ai découvert l'une des causes: ceux qui louent des terres pour réaliser un profit à court terme ne pensent en général guère au long terme. Et même quand on est propriétaire de ses terres, il est difficile de se montrer compétitif dans le court terme en face de gens qui se moquent du long terme.
Notre ferme m'a beaucoup appris sur le fonctionnement de la nature. Mais les leçons dispensées le soir, autour de la table familiale, avaient autant d'importance. Je me souviens du trouble qu'avait éprouvé ma mère à la lecture du livre, aujourd'hui classique, de Rachel Carson sur le DDT et l'abus des pesticides, Un printemps silencieux, publié en 1962. Elle nous avait démontré, à ma sœur et à moi, à quel point ce livre était nouveau – et important. Ces conversations me marquèrent car elles me firent réfléchir sur des menaces contre l'environnement bien plus graves – et bien plus difficiles à voir – que le ravinement.
Ce poison quasi invisible, qui avait d'abord été accueilli comme une bénédiction, devint pour moi le symbole du mal que la négligence de notre civilisation, sans prendre conscience de sa puissance, peut causer à notre monde. Plus tard, au Vietnam, je fis la connaissance d'un nouveau poison, plus violent encore, qui, lui aussi, fut d'abord le bienvenu. J'étais parti là-bas comme militaire, et je me souviens, comme si c'était hier, d'avoir traversé des régions autrefois couvertes de jungle, mais qui ressemblaient maintenant à la surface de la lune. L'Agent orange avait fait disparaître la forêt tropicale. À ce moment-là, nous en étions heureux, car cela signifiait que nos adversaires auraient plus de mal à se dissimuler pour nous tendre des embuscades. Des années après, ayant appris que l'on soupçonnait l'Agent orange d'avoir atteint le patrimoine génétique des soldats et d'être la cause de malformations chez leurs enfants, mes sentiments changèrent. Je commençai à ressentir une vive méfiance à l'encontre de tous les produits chimiques susceptibles d'exercer des effets aussi extraordinairement puissants sur le monde qui nous entoure : comment pourrions-nous nous assurer que ces produits n'auraient que les conséquences que nous jugions désirables, et non celles dont nous ne voulions pas?... Prenions-nous vraiment le temps d'en étudier les effets à long terme?... Après tout, l'Agent orange n'est que l'un des plus connus des composés engendrés par la révolution de la chimie qui s'est accélérée après la Seconde Guerre mondiale. En quelque cinquante ans, les herbicides, les pesticides, les fongicides, les chlorofluorocarbones (CFC), et des milliers d'autres molécules ont été mis au point dans les laboratoires et produits par les usines à un rythme tel qu'on avait peine à en garder la trace. On supposait que tous ces produits nouveaux concourraient au bien de l'humanité, ce qui a été le cas pour des centaines d'entre eux. Mais trop de ces produits nous ont légué un héritage empoisonné que devront affronter bien des générations ultérieures.
Élu au Congrès, j'y apportai mes inquiétudes. En 1978, je reçus une lettre d'une famille d'agriculteurs du Tennessee qui s'inquiétaient d'une maladie causée, pensaient-ils, par les déchets de pesticides enterrés près de leurs champs. Ils avaient raison : une société de Memphis, à plus de cent kilomètres à l'ouest, avait fait l'acquisition des terres des fermes voisines, et avait enterré des dizaines de millions de litres de déchets dangereux qui avaient contaminé l'eau des puits à des lieues à la ronde. À la suite de quoi j'organisai la toute première des auditions du Congrès concernant les déchets toxiques, en concentrant notre travail sur cette petite communauté rurale du Tennessee et sur un vaste dépôt de déchets récemment découvert dans une petite commune de l'état de New York, Love Canal. Par la suite, comme tous les Américains le savent, Love Canal est devenu synonyme de problème de déchets dangereux.
Mais l'humus perdu ou les déchets chimiques à risques ne représentent, aussi graves soient-ils, que des menaces d'ordre fondamentalement local contre l'environnement. Ce sont là des problèmes sérieux et, cependant, mineurs quand on les compare à la menace planétaire à laquelle nous devons aujourd'hui faire face. À l'université, j'avais été sensibilisé à l'idée d'une menace globale contre l'environnement par l'un de mes professeurs, qui avait été la première personne au monde à analyser l'évolution du taux de gaz carbonique (CO2) présent dans l'atmosphère. Roger Revelle était parvenu à convaincre la communauté scientifique mondiale d'inclure le calcul systématique de la concentration de CO2 dans l'air dans le programme de l'Année géophysique internationale (1957-1958). Son collègue Charles D. Keeling procéda aux mesures proprement dites au sommet du volcan Mauna Loa, à Hawaii. Vers 1965, Revelle faisait connaître aux étudiants de son cours sur la population les résultats de huit années de travail : la concentration de CO2 progressait rapidement, année après année. Le Pr Revelle expliquait que l'accroissement du taux de CO2 provoquerait ce qu'il appelait un « effet de serre », qui rendrait la terre de plus en plus chaude. Ce qu'impliquait son discours nous effrayait. Nous n'avions devant nous que des données recueillies pendant huit ans seulement. Mais si la tendance observée se maintenait, l'évolution générale du climat planétaire forcerait la civilisation humaine à un changement profond.
Depuis cette époque, j'ai étudié chaque année les données recueillies au Mauna Loa. La tendance n'a pas varié – sauf que le rythme de la progression est maintenant plus rapide. Même à l'époque, nul n'avait pu contester sérieusement, sur des bases scientifiques, les fondements de la théorie de l'effet de serre, encore que beaucoup, tout comme aujourd'hui, supposaient que le système écologique planétaire, d'une manière ou d'une autre, amortirait nos erreurs et nous sauverait de nous-mêmes. Mais les travaux du Pr Revelle m'ont appris que la nature n'est pas protégée de notre présence et que nous avons le pouvoir de modifier, jusque dans ses fondements, l'atmosphère de notre planète.
Douze ans plus tard, jeune membre de la Chambre des représentants, j'ai invité le Pr Revelle à venir faire une communication, à l'occasion de la première audition du Congrès sur le réchauffement global. Je n'avais pas oublié la force des avertissements qu'il nous avait lancés alors que je n'étais encore qu'étudiant. Et je supposais qu'en l'entendant exposer les faits, et eux seuls, mes collègues – et tous ceux qui se trouvaient dans la salle d'audience –seraient aussi impressionnés que je l'avais été alors et, par conséquent, incités à agir. Mais je fus le seul à éprouver un choc. Non pas à cause de sa démonstration, qui était plus dérangeante encore que ce que j'avais entendu pendant ses cours. Ce qui me frappa le plus, ce fut la réaction de bien des gens intelligents qui, je le croyais du moins, auraient dû mieux comprendre. Mais l'usage sans restriction des combustibles fossiles à bas prix avait ses défenseurs acharnés. Ce fut mon premier affrontement avec ceux qui refusent mordicus de voir ce que nous faisons à notre terre.
Dans les années qui suivirent, je me mis à étudier en profondeur le problème du réchauffement global, comme d'autres questions écologiques tout aussi complexes. J'assistai à de nombreuses auditions. J'insistai pour l'attribution de crédits et la mise sur pied d'une législation qui préserverait le futur. Je lus d'innombrables livres et journaux. Et, dans notre pays tout entier, j'interrogeai des gens – aussi bien des experts que de simples citoyens qui vivaient les difficultés au quotidien – sur les solutions que nous pourrions apporter à cette crise qui empirait. Dans une certaine mesure, les réactions furent encourageantes. À la fin des années 1970, le problème préoccupait une large part de la population. Mais, bien qu'il fût de plus en plus évident que le problème était d'ordre global, peu de gens se montraient désireux de réfléchir à la réponse globale qu'il faudrait y apporter. Mes premiers efforts pour donner l'alarme sur le réchauffement en fournissent un bon exemple. La plupart des responsables continuaient à ne penser l'environnement qu'en termes locaux ou régionaux, de sorte qu'il me fut impossible d'obtenir les crédits adéquats pour la recherche sur la question. Il n'y eut pas non plus de consensus sur la nécessité d'une action immédiate. Les écologistes eux-mêmes se montrèrent rétifs. Certains me dirent qu'ils avaient d'autres priorités. Beaucoup considéraient avec prudence les données encore fragmentaires dont nous disposions à l'époque, et quelques-uns se montraient sensibles à une difficulté d'ordre politique: si l'on prenait au sérieux le réchauffement global et qu'on se mettait à rechercher des substituts au charbon et au pétrole, l'énergie nucléaire pourrait recevoir un élan considérable. Pourtant, peu à peu, on finit par prendre conscience que le réchauffement constituait une menace majeure.
Des succès furent aussi obtenus dans d'autres domaines: en compagnie d'autres membres de la Chambre des représentants, comme Jim Florio et Tom Downey, nous avons réussi, en décembre 1980, à faire voter une loi affectant des crédits exceptionnels au nettoyage des sites d'entreposage des déchets chimiques dangereux. Ironiquement, je progressais dans ma propre compréhension de la crise globale de l'environnement à cause de mon engagement sur un sujet très différent. À partir de janvier 1981, pendant treize mois, je consacrai de nombreuses heures chaque semaine à l'étude de la course aux armements nucléaires. Au printemps 1982, je suggérai une approche générale de la question, qui proposait une évolution pas à pas et simultanée, à la fois dans le domaine des armements et dans celui de leur contrôle, pour éliminer, d'un côté comme de l'autre, la crainte d'une frappe préemptive. L'une de mes principales suggestions – l'interdiction des missiles à têtes multiples et leur remplacement par un nouveau missile à ogive unique, moins déstabilisant – finit par être adoptée comme concept de base de notre stratégie nucléaire.
Mon travail sur la course aux armements me conduisit à envisager l'environnement au sens large sous un nouvel angle, plus positif. Ainsi, je commençai de distinguer les problèmes de nature essentiellement locale, comme les décharges de produits dangereux, de ceux qui pouvaient représenter une menace pour la planète tout entière. Allant plus loin, je compris qu'il était important de regarder au-delà des questions simples sur le traitement que nous infligeons à telle ou telle partie de notre environnement. Il devint clair pour moi que nous devions déchiffrer la nature complexe de nos interactions avec l'environnement dans son ensemble. Plus spécifiquement, je me concentrai sur l'importance fondamentale de notre manière de penser cette relation.
J'appréciais mieux, désormais, le fait générateur d'épouvante qui domine nos vies à tous : aujourd'hui, notre civilisation est capable de s'autodétruire. Mon activité au Congrès fut marquée par un nouveau sens de l'urgence, car, comme l'a fait remarquer Samuel Johnson, la perspective d'être pendu dans une quinzaine de jours stimule merveilleusement la réflexion.
Je me mis à méditer plus profondément sur le destin de notre nation et de notre civilisation. Et je m'interrogeai sur le rôle que je pourrais jouer dans la détermination de ce destin.
En mars 1987, je décidai de me lancer dans la course à la présidence. L'un des principaux motifs de ma candidature résidait dans ma volonté d'introduire la crise de l'environnement au sein du débat politique. Lorsque j'annonçai que j'étais candidat, j'insistai sur le réchauffement global, sur la diminution de la couche d'ozone, sur la dégradation de l'environnement en général et j'affirmai que ces problèmes, avec le contrôle des armes nucléaires, formeraient les thèmes principaux de ma campagne. J'ignorais que même un candidat plus chevronné et plus expérimenté que moi aurait eu bien de la peine à poursuivre une campagne axée sur des préoccupations qui, dans le meilleur des cas, étaient tenues pour exotiques par les experts électoraux et les politiciens professionnels. Un journaliste alla jusqu'à écrire que ma candidature était motivée « par un intérêt dévorant pour des questions qui, aux yeux des électeurs, ne sont même pas des épiphénomènes ».
J'en vins à douter de mon propre jugement, et je consultai experts et politiciens sur les sujets que je devais aborder. À la suite de quoi, pendant le reste de la campagne, je parlai des mêmes choses que tout le monde, c'est-à-dire de ce que ceux qui croient savoir s'accordent pour considérer comme « les vrais problèmes ».
Pour ma propre défense, je me dois d'ajouter que, durant toute ma campagne, je mis à profit toutes les occasions pour revenir à la question de l'environnement. Même si j'avais tendance à moins y faire allusion dans mes discours publics, je continuais à insister lourdement sur ce point dans toutes mes rencontres avec les journalistes. Mais, dans tout le pays, la presse, qui reflétait le consensus de la classe politique, refusait de considérer l'environnement comme un élément important de la course à la présidence. Par exemple, le jour où la communauté scientifique confirma que le trou dans la couche d'ozone au-dessus de l'Antarctique était provoqué par les chlorofluorocarbones (CFC), j'annulai tous mes engagements et je préparai un grand discours, qui contenait des propositions générales pour l'interdiction des CFC et suggérait un grand nombre d'autres mesures destinées à faire face à la pollution globale de l'atmosphère. Toute mon équipe de campagne fut mise sur le pied de guerre pour alerter les journalistes, attirer leur attention et distribuer à l'avance le texte de mon intervention: pas un seul mot ne parut dans la presse sur ce discours ou sur ce sujet en tant que thème de ma campagne, alors même que la découverte des savants faisait la une des journaux dans le monde entier.
Je ne veux pas donner l'impression que le refus des médias de s'intéresser à l'environnement constitue l'unique raison pour laquelle le problème ne réussit pas à provoquer un débat sérieux durant toute la campagne. En vérité, la plupart des électeurs ne le tenaient pas pour une question essentielle, et je ne sus pas me montrer assez convaincant pour les amener à penser autrement. Au cours d'un débat dans l'Iowa, par exemple, alors que j'avais expliqué passionnément, et en détail, l'effet de serre, l'un de mesconcurrents affirma que je donnais le sentiment d'être candidat au poste de conseiller scientifique national. Et l'amère vérité m'oblige à admettre que je n'avais tout simplement pas la force d'aborder en permanence la crise de l'environnement, que la presse en parle ou non. Tout cela ne m'aida pas à devenir président. Quand je retournai au Sénat, au printemps 1988, j'eus cependant au moins la satisfaction de constater ce que je considérai alors comme le résultat des centaines d'entretiens que j'avais eus avec des journalistes. Davantage de gens se mettaient à prêter attention au problème : cet été-là, les thermomètres grimpèrent à des niveaux records et, pour la première fois dans ce qui était déjà la décennie la plus chaude depuis que les températures sont régulièrement relevées, on commença à se demander tout haut si le réchauffement global n'en était pas responsable. Dès l'automne, le problème dont j'avais tenté en vain de faire l'un des thèmes de ma campagne était abordé publiquement par les deux grands candidats. George Bush déclara un jour que, s'il était élu, il s'attaquerait au réchauffement global et qu'il « opposerait l'effet Maison Blanche à l'effet de serre ».
Chaque éducation représente une sorte de voyage intérieur, et mon étude de l'environnement au sens général a exigé de moi un réexamen des voies empruntées par les idées reçues et par les politiques des gouvernements pour aboutir à la crise que nous connaissons aujourd'hui et pour mettre en échec les solutions dont nous avons besoin. À mon avis, notre système est à la veille de perdre son équilibre fondamental. Il ne s'agit pas tellement de l'échec des diverses politiques. Bien plus inquiétantes sont la naïveté, la fuite devant les responsabilités et la timidité intellectuelle qui caractérisent trop de ceux d'entre nous qui exercent des fonctions publiques. Plus que toute autre chose, ma découverte des problèmes de l'environnement m'a conduit à saisir à quel point notre discours public se focalise sur les plus éphémères des valeurs à court terme et encourage le peuple américain à appuyer les politiciens dans leur refus d'envisager les problèmes les plus importants et dans leur tendance à repousser à plus tard les choix les plus ardus.
Mais, au bout du compte, la force de notre système politique repose sur la force de chacun des individus qui le composent et la civilisation n'est pas une image figée. Elle ne cesse d'évoluer et, si chacun de nous reflète la société dans son ensemble, nous sommes également entraînés par elle. Nos idées et nos perceptions, nos désirs et nos comportements, nos idéologies et nos traditions, tout cela, dans une large mesure, fait partie de l'héritage que nous lègue la civilisation. En même temps, la marche de notre civilisation a connu une accélération considérable. Et même ceux qui pensent qu'elle va entrer en conflit avec notre environnement auront des difficultés à séparer leur parcours individuel de celui de la civilisation tout entière. Comme toujours, il est plus facile de voir la nécessité de profonds changements que de répondre à cette nécessité elle-même. J'en suis venu à penser que l'équilibre écologique du monde dépend de bien davantage que de notre capacité à rétablir un équilibre entre l'appétit glouton de la civilisation pour les ressources en tout genre et la fragile harmonie de l'environnement. Pas plus qu'il ne repose sur notre capacité à rétablir un équilibre entre nous-mêmes, en tant qu'individus, et la civilisation que nous aspirons à créer et à développer. En fait, c'est en nous-mêmes qu'il faut rétablir l'équilibre, entre ce que nous sommes et ce que nous faisons. Chacun d'entre nous doit porter un regard sans indulgence sur des habitudes de pensée et d'action qui sont le reflet dé la grave crise à laquelle elles nous ont conduits.
Plus je cherche les racines profondes de la crise générale de l'environnement, plus je suis convaincu qu'elle n'est que la manifestation extérieure d'une crise intérieure que je qualifierais, faute demot plus approprié, de spirituelle. Comme homme politique, je suis pleinement averti des dangers de l'emploi de l'adjectif « spirituel » pour caractériser pareil problème. Mais quel autre mot employer pour décrire l'ensemble de valeurs et de présupposés qui déterminent notre compréhension fondamentale de la place que nous occupons dans l'univers? Ce livre, et l'itinéraire qu'il retrace, constitue donc une tentative pour comprendre le dilemme tragique que notre civilisation affronte aujourd'hui – et pour y répondre. En quête de repères pour me guider dans mon aventure, j'ai conclu que je devais plonger en moi-même et me poser de douloureuses questions sur ce que je recherchais réellement dans ma propre vie, et pourquoi. J'ai grandi au sein d'une famille vouée sans restriction à la politique, dans laquelle j'ai appris dès mon plus jeune âge à prêter la plus grande attention à ce que pensent les autres et à noter avec soin les similarités et les différences entre ma façon de penser et celle de la société qui m'entoure. Maintenant, alors que je suis à la moitié de ma vie, quand je fouille dans les strates de connaissances acquises et de vérités admises accumulées en moi, je ne puis m'empêcher de noter qu'il existe des strates semblables d'artifice et d'authenticité dans la civilisation à laquelle j'appartiens. Voilà pourquoi cette aventure m'a amené à explorer ma propre relation à l'environnement tout autant qu'à voyager autour du globe sur les sites des pires catastrophes écologiques à évaluer la nature même de mon rapport à la politique tout autant qu'à participer à des réunions politiques ou à des débats sur l'environnement, dans ce pays et dans le reste du monde.
D'une certaine façon, ma recherche de la vérité sur cette crise et celle de la vérité sur moi-même se confondent. Cette recherche n'est pas récente, mais ce qui est nouveau, dans un cas comme dans l'autre, c'est l'intensité qu'elle a atteinte. Et je sais très précisément quand et comment cela s'est produit, parce qu'un événement épouvantable a modifié radicalement ma manière de penser ma relation à la vie elle-même.
Un après-midi d'avril 1989, je sortais d'un match de baseball quand j'ai vu mon fils Albert, alors âgé de six ans, se faire percuter par une voiture, puis être projeté en l'air sur plus de dix mètres, glisser encore de quelques mètres sur le trottoir, avant de s'immobiliser dans un caniveau. Je courus à lui, lui pris la main et l'appelai par son nom, mais il restait immobile, inerte. Il n'avait plus ni pouls ni respiration. Ses yeux étaient grands ouverts, dans la fixité opaque de la mort. Nous avons prié tous deux, dans ce caniveau, par ma voix seulement. Lentement, douloureusement, il lutta contre le choc et la peur et s'accrocha aux mots que je prononçais comme à un phare pour retrouver sa route. D'autres s'étaient rassemblés autour de nous, notamment, Dieu soit loué, deux infirmières qui connaissaient assez les réalités de la médecine pour le garder en vie, en dépit de lésions profondes. Quand l'ambulance arriva, médecin et personnel paramédical s'efforcèrent de stabiliser suffisamment de fonctions vitales pour minimiser les risques. Finalement, ils foncèrent aux urgences. Commença alors ce qui fut un combat héroïque mené par des dizaines d'hommes et de femmes pour sauver une vie chère et précieuse.
Ma femme Tipper et moi avons passé le mois suivant à l'hôpital avec notre fils. Mais, pendant de longs mois encore, nos existences furent uniquement consacrées à la bataille livrée par chacun pour lui rendre son corps et son intelligence. Alors, pour moi, quelque chose changea d'une manière fondamentale. Je ne pense pas que l'affrontement de mon fils avec la mort en ait été le seul responsable, même s'il en fut le catalyseur. Mais je venais aussi juste d'essuyer un échec dans une campagne présidentielle et, surtout, de passer le cap de la quarantaine. En un sens, j'étais dans un état d'esprit propice à un changement qui me surprit au milieu de ma vie et donna une nouvelle valeur aux choses auxquelles j'accorde le plus de prix.
Ce changement m'a rendu de plus en plus hostile au statu quo, aux idées reçues, à la théorie inepte selon laquelle nous finirons toujours par nous en sortir. Une telle paresse intellectuelle a permis à bien des problèmes difficiles de croître et d'embellir. Mais maintenant, face à un environnement qui se détériore rapidement, elle peut nous conduire au désastre absolu. Personne ne peut plus aujourd'hui se dire que le monde résoudra ses difficultés d'un coup de baguette magique. Nous avons tous le devoir d'unir nos efforts pour modifier les fondements mêmes de notre civilisation.
Mais je crois profondément qu'un changement véritable ne peut intervenir que si celui qui s'en fait l'avocat commence par se changer lui-même. Le Mahatma Gandhi disait: «Nous devons être nous-mêmes le changement que nous souhaitons pour le monde. » Et une anecdote à son sujet montre combien il est difficile d'« être le changement»: un jour, une femme l'approcha car elle s'inquiétait de voir son fils manger trop de sucre. « Je me fais du souci pour sa santé, dit-elle. Il a pour vous beaucoup de respect. Accepteriez-vous de lui parler des effets nocifs du sucre et de lui suggérer de s'arrêter d'en manger? » Après avoir réfléchi, Gandhi répondit à cette femme qu'il était d'accord, mais il lui demanda de ne lui amener son fils que deux semaines plus tard. Quinze jours après, quand la mère et le fils revinrent, Gandhi s'entretint avec le garçon qui accepta de se plier à sa suggestion. La mère adressa au Mahatma des remerciements dithyrambiques, mais voulut savoir pourquoi il avait exigé un délai de deux semaines. « Parce que, répondit-il, j'avais moi-même besoin de deux semaines pour renoncer au sucre. »
Dans ma propre vie, j'ai essayé de lutter contre les mêmes mauvaises habitudes de pensée et d'action que j'essaie de comprendre et de transformer dans notre civilisation dans son ensemble. Au niveau personnel, cela m'a obligé à repenser ma relation à l'environnement, dans les petites comme dans les grandes choses – ce qui va d'une interrogation sur le lien plus intime à établir entre ma vie spirituelle et l'environnement à une surveillance accrue de la consommation familiale d'électricité, d'eau et des autres ressources –, et à reconnaître mon hypocrisie quand j'utilise les CFC pour l'air conditionné de ma voiture alors que je vais prononcer un discours pour demander leur interdiction. Je ne revendique aucun talent ni courage particuliers dans ma recherche de la vérité, mais je suis convaincu d'un fait: celui qui se lance sérieusement dans une telle entreprise doit devenir très attentif à toutes les distractions et tous les gauchissements qui interfèrent avec sa mission, qu'il s'agisse d'obstacles extérieurs ou personnels. Un géologue non conformiste, qui avait la réputation de découvrir des réserves d'hydrocarbures là où les autres avaient échoué, déclara une fois : « Pour trouver du pétrole, il faut être honnête. »
Sur le plan professionnel, il se trouve que je suis un homme politique, et je consacre plus de temps que jamais aux efforts entrepris pour guérir notre environnement. J'ai abordé le problème des centaines de fois, dans des réunions tenues à travers tout le Tennessee, j'ai soumis au Congrès un grand nombre de propositions de loi, et j'ai saisi, dans ce pays et dans le reste du monde, toutes les occasions de parler de la crise écologique.
Mais je supporte de moins en moins bien ma propre propension à prendre la température politique et à procéder avec prudence. La voix de la sagesse murmure à l'oreille de tout politicien, souvent pour de bonnes raisons, mais quand la prudence devient de la pusillanimité, un bon politicien doit écouter d'autres voix. Pour moi, la crise de l'environnement constitue un cas exemplaire: maintenant, chaque fois que je prends le temps de me demander si je suis allé trop loin, j'observe la masse de données nouvelles qui continuent à affluer de toute la planète, et je conclus que je ne suis pas encore allé assez loin. La protection de l'environnement n'est pas un problème comme un autre, dont on peut jouer en politique pour acquérir une popularité, gagner des voix ou attirer l'attention. Il y a belle lurette que le temps est venu de prendre plus de risquespolitiques en proposant des solutions plus radicales et plus efficaces et en se battant pour les faire accepter.
Il est probable que c'est là qu'il faut chercher la raison pour laquelle j'ai finalement écrit ce livre: pour sonder mon coeur et mon âme sur le défi que je me sens appelé à relever. Et, par là même, rassembler mon courage dans un engagement sans réserve pour cette lutte.
Encore que je n'aie pas l'intention de me servir de ce livre pour présenter une série de propositions, incontestablement sujettes à controverse, sur la sauvegarde de l'environnement, je suis heureux de dire que, qu'elles vous plaisent ou non, vous y trouverez, dans la troisième partie, les nouvelles idées radicales que j'avais tues –jusqu'à présent.
Enfin, je voudrais que vous sachiez que j'ai fait de mon mieux pour que mon livre soit honnête et véridique. La crise globale de l'environnement est, comme nous le disons dans le Tennessee, aussi réelle que la pluie. Je n'accepte pas l'idée de léguer à mes enfants une planète dégradée et un avenir hypothéqué. Tel est le motif qui m'a poussé à chercher passionnément les moyens de comprendre cette crise et de la résoudre. C'est aussi pourquoi j'essaie de vous convaincre de participer vous-même au bouleversement que notre civilisation doit subir. J'ai l'espoir que vous ouvrirez votre coeur et votre esprit aux mots et aux idées qui vont suivre.